Huit euros pour préparer un pique-nique. C’est le défi proposé aux collégiens qui poussent les portes d’Epidaure Market, un supermarché virtuel où les rayons ressemblent à ceux des grandes surfaces qu’ils fréquentent avec leurs parents. Boissons, biscuits, produits frais : chacun remplit son panier selon ses envies, son budget et ses habitudes. Mais derrière ce jeu se cache une question : pourquoi choisit-on un produit plutôt qu’un autre ?
Ce mercredi 14 octobre 2026, Epidaure, le département prévention de l’Institut du Cancer de Montpellier (ICM), a présenté le déploiement de cet outil pédagogique dans les collèges de l’académie, en présence de Laetitia Brini, directrice générale adjointe de l’établissement, et de Carole Drucker-Godard, rectrice de l’académie de Montpellier.
Un supermarché virtuel né il y a seize ans
L’idée n’est pas nouvelle. Créé en 2010 au sein de l’espace ludo-éducatif d’Epidaure, ce magasin numérique permettait initialement aux jeunes accueillis sur place de découvrir les techniques commerciales utilisées pour influencer leurs achats. Marques connues, emballages colorés, promotions ou promesses affichées sur les produits : autant de détails qui peuvent peser dans un choix, parfois sans même que le consommateur s’en aperçoive.
« La toute première version d’Epidaure Market était pour sensibiliser les jeunes autour des techniques de marketing », rappelle Florence Cousson-Gélie, directrice scientifique du département prévention de l’ICM.
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Pendant plusieurs années, seuls les groupes scolaires et périscolaires reçus dans les locaux montpelliérains pouvaient profiter de cette expérience. Un financement obtenu à la suite d’un appel à projets du Programme national pour l’alimentation, en 2017-2018, a ensuite permis de développer une version accessible sur Internet. Depuis 2020, plus de 2 600 élèves de cinquième et de quatrième ont ainsi expérimenté le dispositif pendant leurs cours de sciences de la vie et de la Terre (SVT).
Après cette phase de test, l’année 2026 marque une nouvelle étape : tous les enseignants de SVT de l’académie de Montpellier peuvent désormais s’emparer du programme, conçu pour s’intégrer aux enseignements du cycle 4.
Apprendre à regarder au-delà des emballages
L’intervention s’organise autour de trois séances réparties sur un à deux mois, avec une activité facultative à réaliser à la maison. Lors du premier rendez-vous, les adolescents doivent préparer leur pique-nique avec huit euros par personne. Ils parcourent les rayons virtuels et sélectionnent librement les aliments qu’ils souhaitent acheter.
Une fois les courses terminées, leur ticket de caisse devient le point de départ d’une discussion. Pourquoi cette boisson plutôt qu’une autre ? Le prix a-t-il joué un rôle ? Le produit a-t-il été choisi pour son goût, sa marque ou sa composition ?
Les premières expériences montrent que les références commerciales familières reviennent fréquemment dans les paniers. Peu d’élèves prennent spontanément en compte les conséquences de leurs achats sur leur santé ou sur l’environnement. L’exercice leur permet surtout de découvrir à quel point la publicité et la présentation des marchandises peuvent orienter leurs décisions.
« On sait à peu près ce qu’il faudrait manger et ce n’est pas pour autant qu’on va choisir ces produits-là », observe la responsable scientifique, pour qui la prévention ne peut pas se limiter à rappeler les recommandations nutritionnelles.
« On sait à peu près ce qu’il faudrait manger et ce n’est pas pour autant qu’on va choisir ces produits-là »
La deuxième séance permet justement d’aller plus loin. Une partie de la classe apprend à décrypter les étiquettes, à comprendre le Nutri-Score et à comparer la qualité nutritionnelle des aliments. L’autre s’intéresse aux produits locaux, de saison, biologiques ou moins emballés, afin de mesurer les conséquences environnementales de la consommation.
Les élèves présentent ensuite leurs découvertes à leurs camarades. Une façon de favoriser les échanges plutôt que de laisser l’enseignant seul face à la classe, tout en donnant aux adolescents l’occasion d’expliquer eux-mêmes ce qu’ils ont compris.
Des emballages rapportés de la maison
Le programme tente également de faire entrer ces discussions dans les foyers, sans porter de jugement sur les habitudes familiales. Un devoir facultatif, baptisé « Qu’est-ce qu’il y a dans mon frigo ? », invite les jeunes à rapporter des emballages de produits consommés chez eux pour les analyser en classe.
Cette activité a été revue après les premières expérimentations. À l’origine, les adolescents devaient remplir une fiche détaillée sur les achats de leurs parents et les raisons de leurs choix. Plusieurs professeurs ont estimé que cette démarche risquait de mettre certaines familles mal à l’aise, notamment en raison des différences de moyens financiers.
La simple collecte d’emballages a donc remplacé le questionnaire. Même si tous les élèves ne participent pas, cette formule permet d’aborder plus naturellement la question de l’alimentation à la maison.
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Lors de la dernière séance, les collégiens retournent faire leurs courses virtuelles, cette fois avec les connaissances acquises. Leur mission consiste à composer un repas qui tienne compte à la fois de l’équilibre alimentaire, de l’impact écologique et des arguments commerciaux.
Les enseignants peuvent comparer les tickets du début et de la fin du parcours, ou demander aux jeunes de justifier leurs décisions. Un logo présenté comme écologique, par exemple, peut avoir été créé par le fabricant lui-même et ne correspondre à aucune certification indépendante. L’objectif est d’apprendre à vérifier les informations plutôt que de croire systématiquement ce qui figure sur un paquet.
Mieux manger, c’est aussi protéger sa santé et la planète
Ce que nous mettons dans notre assiette a des conséquences sur notre santé. Selon Santé publique France, près de 19 000 nouveaux cas de cancer par an sont liés à une alimentation déséquilibrée. Manger trop de charcuterie ou de viande rouge augmente notamment le risque de cancer colorectal, tandis que les fruits, les légumes et les aliments riches en fibres aident à s’en protéger.
Nos choix ont aussi un impact sur la planète : l’alimentation représente environ un cinquième de l’empreinte carbone des Français. D’après l’Ademe, une tomate cultivée hors saison peut même polluer sept fois plus qu’une tomate de saison. Sans bouleverser ses habitudes, quelques gestes peuvent donc faire la différence : regarder les étiquettes, limiter les produits trop sucrés et privilégier les fruits et légumes de saison.
Une efficacité évaluée dans 68 classes
Avant son déploiement à l’échelle académique, Epidaure Market a fait l’objet d’une étude scientifique menée par le laboratoire de psychologie Epsilon de l’Université de Montpellier Paul-Valéry, avec la participation des universités de Bourgogne Europe et de Toulouse.
Au total, 68 classes de collèges d’Occitanie et de Bourgogne-Franche-Comté ont participé à cette évaluation, qui reposait notamment sur une comparaison entre des groupes d’élèves. Les chercheurs souhaitaient mesurer les effets du programme, mais aussi vérifier s’il pouvait être utilisé dans des établissements aux contextes différents.
Les résultats ont montré une amélioration significative des connaissances nutritionnelles, des motivations liées aux choix alimentaires et des compétences nécessaires pour effectuer des achats plus réfléchis chez les jeunes qui avaient suivi l’intervention. Ces conclusions sont encourageantes, même si elles ne permettent pas, à elles seules, d’affirmer que leurs habitudes ont durablement changé à la maison.
Le dispositif est le fruit d’un partenariat entre Epidaure, le rectorat de Montpellier, le laboratoire Epsilon et le laboratoire MOISA de l’INRAE. Il bénéficie également du soutien de l’Institut national du cancer, de la Ligue contre le cancer, de l’Agence régionale de santé Occitanie et de la Région Occitanie.
Un outil pour développer l’esprit critique
Présente pour ce lancement, la rectrice Carole Drucker-Godard a particulièrement insisté sur la nécessité d’apprendre aux jeunes à décrypter les messages commerciaux. Une question qu’elle connaît bien puisqu’avant de prendre la tête de l’académie, elle enseignait les sciences de gestion et notamment le marketing à l’université. « Le merchandising, c’est fait pour attirer l’œil », rappelle-t-elle, avant de souligner l’importance d’examiner ce qui se trouve réellement derrière les promesses des emballages.
Pour la représentante de l’Éducation nationale, ce supermarché virtuel s’inscrit pleinement dans la démarche de l’ »école promotrice de santé », qui vise à faire de l’établissement scolaire un lieu de prévention. Elle a également évoqué les efforts menés dans les cantines pour développer les circuits courts et une alimentation plus responsable.
« Pour nos élèves, pour les plus jeunes, c’est extrêmement important de leur apprendre cet esprit critique »
« Pour nos élèves, pour les plus jeunes, c’est extrêmement important de leur apprendre cet esprit critique », insiste-t-elle. La responsable académique souhaite d’ailleurs voir ce partenariat se poursuivre et pourquoi pas accueillir davantage de jeunes chercheurs dans les établissements pour expliquer leurs travaux aux élèves.