Interview à la Une : Jeremie Gouveia, au temps de l’immobilier


A la Une : Jeremie Gouveia ©Mario Sinistaj

Il a repris l’agence familiale il y a cinq ans. Quarante-cinq ans après sa fondation, Immobis n’a rien d’une institution figée. C’est une entreprise en mouvement, pensée par un homme qui a appris le métier entre Montpellier et d’autres marchés, et qui refuse de regarder l’immobilier autrement que comme un acte de confiance dans la durée. Jérémie Gouveia ne ressemble pas vraiment à l’image qu’on se fait d’un agent immobilier. Pas de costume trop serré, pas de montre ostentatoire, pas de discours rodé pour vous mettre en condition. Jérémie Gouveia s’assoit, pose les mains à plat sur la table, et parle comme quelqu’un qui réfléchit vraiment à ce qu’il dit. Il y a dans sa façon d’être quelque chose de posé, presque de délibérément lent, comme si la précipitation lui était étrangère par principe. Et peut-être que c’est le cas. Immobis a quarante-cinq ans. L’entreprise est née en 1981, fondée par ses parents, Lionel et Brigitte Gouveia, dans une Montpellier qui était encore en train d’inventer son visage contemporain. Depuis 2021, c’est Jérémie qui tient les rênes. Il a, en effet, racheté l’affaire familiale, avec tout ce que cela peut contenir de symbolique dans une histoire de transmission. Car chez cet homme, tout finit par revenir à une même idée : le temps long.

Interview

Immobis fête ses quarante-cinq ans cette année. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Quelque chose de considérable dans ce métier. Quarante-cinq ans, c’est la confiance de milliers de clients. Des familles qui sont venues nous voir à différents moments de leur vie, que ce soit pour un premier appartement, pour revendre, pour investir, pour réorganiser un patrimoine en phase avec leur projet de vie actuel. C’est une relation qui s’inscrit dans le temps, et c’est justement ce qui me fascine dans l’immobilier.

Vous avez repris l’entreprise à la suite de vos parents. Comment s’est passée cette transmission ?

Mon père Lionel a créé l’agence avec ma mère Brigitte en 1981. Il a cessé l’activité il y a cinq ans, au moment où je rachetais l’affaire. Ma mère m’a encore accompagné un moment, mais elle a finalement pris sa retraite en décembre dernier. Je leur dois beaucoup. Ce que je ressens en fêtant ces quarante-cinq ans, c’est de la reconnaissance envers eux. De l’admiration aussi : ils ont construit quelque chose de solide, et ma mission c’est de le continuer sans trahir ce qui en fait la valeur. » Reprendre l’affaire de ses parents, c’est accepter le poids de leur histoire tout en affirmant qu’on peut l’emmener plus loin encore.
Exactement. C’est avoir l’humilité de reconnaître ce qu’ils ont construit, et l’audace de croire qu’on peut continuer à le faire grandir. Et je souhaite le faire sans bruit, sans fracas, avec la même constance tranquille qui caractérise l’entreprise depuis ses débuts.

Comment percevez-vous Immobis aujourd’hui ?

Bien plus qu’une simple agence. Chez nous, on fonctionne d’ailleurs comme une entreprise. La nuance est importante car elle conditionne notre manière de travailler. Chez nous, chaque collaborateur a un domaine de maîtrise précis, une légitimité construite dans la durée. Ce n’est pas une organisation à l’ancienne où tout le monde fait tout. Chacun est un professionnel sur son secteur : transaction-vente, location, gestion, immobilier d’entreprise…. Nous comptons quinze collaborateurs, le plus ancien a 30 ans de boîte.  C’est une taille qui nous permet de maintenir l’exigence du sur-mesure tout en gérant un portefeuille significatif : 800 logements sur le grand périmètre de la métropole de Montpellier.

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Vous avez fait un passage d’études à San Francisco avant de rejoindre  l’entreprise familiale. Qu’est-ce que ça vous a apporté ?

Ce qui m’a frappé là-bas, c’est la place accordée au conseil. Les agents ne vendent pas des biens, ils accompagnent des projets de vie. Il y a une culture du risque assumé, une forme d’audace dans la relation au client. Et surtout, une capacité à mettre de l’humain au centre de tout. Ce n’est pas ce qu’on retient habituellement du modèle américain, mais c’est ce que j’en ai rapporté. San Francisco, c’est aussi une ville qui offrait alors un laboratoire à ciel ouvert pour observer ce que le marché immobilier peut faire à une société. Les quartiers qui se gentrifient à toute allure, les inégalités qui se creusent, la spéculation qui transforme la ville en terrain de jeux financier. Un repoussoir autant qu’un modèle. Quand je suis rentré à Montpellier, mes convictions étaient enforcées, ma vision clarifiée. J’avais compris que l’immobilier, c’est d’abord une affaire humaine.

« J’ai compris que l’immobilier, c’est d’abord une affaire humaine »


« En France, et je crois que c’est une bonne chose, on garde une approche patrimoniale » ©Mario Sinistaj

Que rejetez-vous, à l’inverse, du modèle américain ?

La vision de l’immobilier comme pur produit financier. Pour moi, c’est même tout le contraire. En France, et je crois que c’est une bonne chose, on garde une approche patrimoniale. L’immobilier, c’est d’abord un toit, une sécurité, quelque chose qu’on transmet. La logique de rentabilité existe, bien sûr – elle reste au cœur de la démarche – mais elle ne doit pas être l’unique boussole.

Sur quel segment Immobis fait-il la différence ?

L’ancien. C’est là qu’on fait vraiment la différence avec nos confrères. On connaît notre ville par cœur, chaque rue, chaque quartier, chaque immeuble qui a changé de mains. Un bien ancien a une âme, il a une adresse qui signifie quelque chose dans la ville. Et contrairement au neuf, qui subit quelques chahuts en raison du contexte économique, l’ancien demeure relativement stable.

Cette connaissance intime du terrain, elle apporte quoi ?

Le détail qui fait toute la différence. L’intime, c’est savoir qu’un immeuble du quartier Beaux-Arts cache une cour intérieure remarquable. Que tel appartement de l’Écusson, en apparence exigu, bénéficie d’une double exposition rare. Que telle rue, longtemps délaissée, est en train de se transformer discrètement. Ces informations-là ne s’obtiennent pas sur un portail en ligne. Elles se construisent en marchant, en observant, en discutant avec les commerçants et les copropriétaires. C’est du travail de fond, invisible, mais c’est là que réside la vraie valeur ajoutée d’une agence ancrée depuis quarante-cinq ans dans son territoire.

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Et le neuf, vous l’abandonnez ?

Pas du tout. Nous développons quelques opérations, mais avec un parti pris net pour la qualité du programme. On ne fait pas du volume pour faire du volume. On sélectionne des produits dans lesquels on croit vraiment, qu’on est capables de défendre avec conviction. C’est vraiment là que nous pouvons faire la différence.

Quels sont vos axes de développement pour les prochaines années ?

Plusieurs chantiers en parallèle. D’abord, renforcer le segment de l’immobilier d’entreprise. C’est un axe sur lequel je travaille notamment avec des chefs d’équipe, et qui demande une expertise pointue, une approche différente. Ensuite, l’échelle géographique : le littoral, naturellement. De Béziers à la Grande-Motte, en passant par Carnon et les principales villes côtières. C’est une tranche en plein développement, avec une demande qui vient en partie de la saturation de la Côte d’Azur. Chez nous, les gens peuvent encore profiter de prix plus accessibles sans sacrifier la qualité du cadre de vie. Regardez la transformation de La Grande-Motte ! Le mètre carré le plus cher de la région ne se trouve pas à Montpellier, mais à la Grande-Motte. Le littoral fait rêver et de plus en plus de gens choisissent de s’y installer à l’année.

En matière d’immobilier, on parle parfois de franchise, de développement à l’international. C’est dans vos plans ?

Nous restons une entreprise de Montpellier. Nous n’avons pas d’ambition à l’international et nous ne rêvons pas de proposer des biens à Miami ou Dubaï. Peut-être qu’un jour nous tenterons l’aventure de la franchise, mais certainement pas maintenant. Ma philosophie, c’est qu’il faut être reconnu, connu et crédible sur son secteur avant de chercher à s’éparpiller. On ne peut pas être excellent partout. On peut être excellent quelque part. Et c’est déjà une victoire.

« À chaque fois, les gens ont cru que la profession allait disparaître. Elle s’est adaptée, elle s’est transformée » ©Mario Sinistaj

L’intelligence artificielle : menace ou opportunité pour votre métier ?

Opportunité, sans hésiter. Mais il faut s’en saisir comme un outil. Rien de moins, rien de plus. Notre métier a connu des révolutions majeures… Internet d’abord, puis Le Bon Coin, les plateformes de diffusion… À chaque fois, les gens ont cru que la profession allait disparaître. Elle s’est adaptée, elle s’est transformée. L’IA dans l’immobilier comme je le conçois, c’est la même chose. C’est un double système de vérification et de contrôle pour des rapprochements, pour la lecture rapide de PV d’assemblée générale, des tâches fastidieuses où l’outil fait gagner un temps précieux. Je ne la crains pas. Elle permettra de séparer le bon grain de l’ivraie.

« On a une réputation à défendre. Et dans ce métier, la réputation, c’est tout. Un client bien conseillé revient. Un client mal conseillé disparaît et parle de vous autour de lui. »


Ce que la machine ne peut pas faire à votre place ?

La relation, l’empathie. En bref, le contact humain, la capacité à se mettre à la place de quelqu’un qui traverse un moment de vie complexe comme une succession, un agrandissement familial, une mutation professionnelle, un divorce, un premier achat fait avec tout ce qu’on a économisé en dix ans. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai dit à un client : « Si c’était pour moi, je ferais comme ceci ». C’est ça le cœur du métier. Se projeter dans la vie de l’autre.  Cette intelligence relationnelle-là, ni un algorithme ni un chatbot ne peuvent la remplacer. Elle suppose une forme de maturité émotionnelle que seule l’expérience peut forger. Elle suppose aussi une éthique : ne pas pousser un client vers une décision qui sert davantage l’agence que lui.

Quel est le premier conseil que vous donnez à quelqu’un qui veut acheter ou investir ?

Surtout, ne pas être obnubilé par la rentabilité immédiate. C’est la grande erreur que je vois souvent. Les gens arrivent avec un tableur, des colonnes de chiffres, une espérance de rendement à 5 ans voire moins. Et ils passent à côté de l’essentiel, qui est la valeur patrimoniale dans le temps. Levez les pieds. Ne regardez pas seulement le bout de vos chaussures.

 « On peut voir l’immobilier comme une forme d’épargne forcée » ©Mario Sinistaj

Deuxième conseil ?

Se poser la bonne question : pourquoi et pour qui achète-t-on ? Pour soi ou pour ses enfants ? Pour habiter ou pour investir ? Pour rentabiliser à court, moyen ou long terme ? On n’achète pas de la même manière selon ce qu’on veut faire. L’immobilier, c’est une stratégie, pas un coup.  Je vous donne un exemple : pourquoi pas acheter un bien quand vos enfants ont trois, quatre ou cinq ans, l’amortir tranquillement, et leur offrir un point de départ dans la vie au moment où ils en ont le plus besoin ? Par exemple, un studio dans une ville universitaire bien placée, à proximité des lieux d’études. C’est de l’épargne forcée avec une finalité concrète. Peu de gens y pensent aussi tôt. C’est dommage. On peut voir l’immobilier comme une forme d’épargne forcée, avec en prime une valeur d’usage et une valeur patrimoniale que nul livret bancaire ne peut offrir.

C’est dans ces moments-là qu’on mesure la distance entre un simple vendeur de biens et un vrai conseiller en patrimoine.

Je ne suis pas gestionnaire de patrimoine, mais je ne suis jamais avare de conseils.

Les propriétaires bailleurs ont très peur des loyers impayés. Comment vous les rassurez ?

Il y a des outils. On recommande systématiquement la GLI -la garantie des loyers impayés – qui, en plus, est déductible des revenus fonciers. Ce qui veut dire qu’elle revient pratiquement à zéro sur le plan fiscal, tout en offrant une sécurité maximale. Ce n’est pas une sinécure, c’est simplement de la gestion responsable. Je pense qu’en termes d’immobilier, il faut être actif, certes, mais surtout proactif.

Le marché est tendu en ce moment. Les investisseurs semblent frileux. Vous le ressentez ?

Il y a de la crispation, oui. De l’insécurité perçue autour des garanties locatives, une complexité croissante du cadre réglementaire, des taux qui pèsent encore sur les arbitrages. Mais je refuse le pessimisme. Quand les gens viennent me voir, c’est toujours pour me parler de projet. Il y a quelque chose de fondamentalement positif là-dedans, même dans une période de morosité ambiante. Un projet, c’est une direction. C’est une confiance dans l’avenir. Et c’est dans la durée que l’investissement prend de la valeur, c’est la durée qui fait que ça fonctionne. Ceux qui auront eu la patience de voir à long terme ne le regretteront pas.

« Une grande responsabilité pèse sur nos épaules. Quand une famille réorganise un héritage, quand un couple investit les économies d’une vie, ce sont des moments qui cristallisent des tensions, qui engagent des années. On ne joue pas avec ça. La rigueur, c’est non négociable »


Au fond, qu’est-ce que l’immobilier pour vous ?

L’habitat, c’est d’abord un toit. C’est une sécurité. C’est quelque chose qu’on construit pour soi, mais aussi pour ceux qui viennent après. L’immobilier, ce n’est pas une abstraction boursière. Ce n’est pas un actif comme un autre. C’est la matière même de la vie, à savoir les murs dans lesquels on grandit, on vieillit, on se retrouve. Il faut avoir conscience de ses choix dès sa première acquisition. Savoir ce qu’on veut faire de son argent et de son patrimoine immobilier. C’est une question sérieuse, qui mérite qu’on s’y attarde.  On pense en l’écoutant à toutes ces familles qui ont poussé la porte d’Immobis depuis quarante-cinq ans. Des jeunes couples qui cherchaient leur premier nid. Des parents qui voulaient se rapprocher de leurs enfants. Des retraités qui arbitraient entre leur maison de toujours et un appartement plus pratique. Des héritiers déboussolés face à un bien qu’ils ne savaient quoi faire. Autant d’histoires de vie, autant de moments charnières, que l’agence a accompagnés avec discernement. Chacun de ces rendez-vous, une responsabilité. Chacune de ces décisions, une confiance accordée.

Cette rigueur va jusqu’où, concrètement ?

Jusqu’au service après-vente. Quand une transaction est conclue, la relation ne s’arrête pas là. On récupère, très souvent, la responsabilité des biens qu’on a proposés. Par exemple, si des travaux sont nécessaires, on peut orienter vers des artisans et prestataires sérieux, dont le professionnalisme n’est plus à démontrer et dont nous pouvons attester de la qualité grâce à nos 45 ans d’occupation du marché. Ce n’est pas de la prestation commerciale. C’est de l’accompagnement. 

« Il y a cette formule que j’apprécie et que j’emploie souvent pour expliquer ma démarche : immobilier, d’une certaine façon, est synonyme d’immobilisation. Ce que cela traduit ? Que la vraie valeur, c’est le temps »


Et pour demain, pour vous, à quoi rêvez-vous ?

Je ne suis pas pas du genre à fantasmer une expansion qui me dépasserait. Pas non plus du genre à rester immobile dans l’acquis. Je suis quelque part entre les deux, à ce point d’équilibre rare où la croissance reste au service d’un projet et non l’inverse. Où la vision longue prime sur le coup d’éclat. Je suis de Montpellier. Je n’ai jamais réfléchi en one shot. J’ai toujours développé une vision longue en gardant à l’esprit qu’un parcours immobilier, ça s’écrit, ça se réfléchit… C’est ma philosophie et je l’assume. Il y a cette formule que j’apprécie et que j’emploie souvent pour expliquer ma démarche : immobilier, d’une certaine façon, est synonyme d’immobilisation. Ce que cela traduit ? Que la vraie valeur, c’est le temps.

01/04/2026 à 11:26 par Xavier Paccagnella