Cancérologie : à Montpellier, l’ICM relève le nouveau grand défi mondial du neutron


Les oncologues Marc Ychou et David Azria portent le projet BNCT, pour Boron Neutron Capture Therapy, une radiothérapie innovante associant bore et neutron dont Montpellier peut devenir un leader mondial (©Mario Sinistaj)

L’entreprise américaine TAE Life Sciences a développé une radiothérapie révolutionnaire combinant bore et neutrons pour traiter des cancers agressifs et incurables, dont les tumeurs cérébrales. Elle a choisi Montpellier comme premier centre français. « Révolutionnaire », « technologie de rupture », « espoir de guérison des cancers à mauvais pronostic, tumeurs cérébrales de haut grade et cancer du pancréas pour lesquels les options thérapeutiques restent actuellement très limitées »…

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Le neutron associé au bore

Le professeur Marc Ychou, directeur de l’ICM et le professeur David Azria, directeur du SIRIC Montpellier Cancer, ne manquent pas de superlatifs pour évoquer la nouvelle radiothérapie « BNCT » (pour Boron Neutron Capture Therapy) développée par l’entreprise américaine qui a eu l’idée d’associer l’irradiation aux neutrons et l’utilisation du bore pour mettre au point un nouveau traitement de ces cancers mortels…

80% de taux de guérison

Une radiothérapie innovante qui a fait ses preuves au Japon, avec un taux de guérison qui pourrait atteindre les 80% (évaluation en cours). L’ICM a été sélectionné par TAE qui cherchait justement des partenaires européens solides pour créer l’un des premiers grands centres mondiaux de traitement des cancers chargé d’exploiter la nouvelle radiothérapie porteuse d’espoir pour de nombreux malades.

« Lorsqu’il est soumis à un rayonnement neutron, le bore a une particularité : il explose littéralement, détruisant sa cible, en l’occurrence la tumeur sans léser les tissus autour »

Pr. David Azria
Oncologue, directeur du Siric Montpellier Cancer

Ce partenaire sera l’ICM, à la condition expresse que l’établissement montpelliérain boucle, d’ici le 31 mai 2026, un budget de 45 M€. Alors ? Montpellier accueillera-t-elle le premier centre français à exploiter la si prometteuse Boron Neutron Capture Therapy ? « L’enjeu est colossal », insistent les professeurs Marc Ychou et David Azria, deux oncologues qui en connaissent un rayon…

Marc Ychou, directeur de l’ICM : « Ce projet est très ambitieux, mais pour qu’il se réalise, rien n’est encore acquis… il faut être à la hauteur et boucler avec nos partenaires un budget de 45 M€ » (©Mario Sinistaj)

Cette nouvelle radiothérapie, baptisée Boron Neutron Capture Therapy (BNCT), est-elle aussi « révolutionnaire » qu’annoncée ?   
Marc Ychou : « Le mot n’est pas excessif ! Cette technologie est déjà utilisée au Japon et en Chine depuis de quelques années et donne des résultats probants. Il suffit d’une à deux séances de radiothérapie aux neutrons pour voir des effets au bout de quatre semaines ! Selon les résultats des premières études, le taux de guérison des tumeurs cérébrales de haut grade dépasse les 40% et pourrait même atteindre les 80% ! »

Pouvez-vous nous expliquer comment « fonctionne » cette BNCT ?
David Azria : « Concrètement, TAE Life Science a innové en trouvant le moyen de coupler à la molécule de bore, qui est un composant minéral inactif, un acide aminé, un élément attiré par les cellules tumorales qui sont fortement dotées de récepteurs à cet acide aminé… Pour faire simple, le bore est ici utilisé comme un cheval de Troie, simple transporteur de l’acide aminé à l’intérieur de la tumeur cancéreuse, et notamment de la tumeur cérébrale. Or, le bore a une particularité bien à lui : lorsqu’il est soumis à un rayonnement neutron, il explose littéralement, détruisant sa cible, en l’occurrence la tumeur sans léser les tissus autour en délivrant des rayonnements de type alpha ».

« Nous sommes au début de quelque chose de nouveau, de véritablement révolutionnaire dans le traitement de certains cancers très mortels… Mais il y a aussi d’autres grands centres anti-cancer intéressés en France. A Montpellier, il ne faut pas rater le train »

David Azria

Pourquoi cette technologie n’est-elle pas déjà disponible en France ?
M. Ychou : « En fait, elle est assez récente… La radiothérapie à base de neutrons a déjà été utilisé en France à une époque, à Nice notamment, mais sans le bore et elle a été abandonnée car l’utilisation de ces rayons causait trop d’effets secondaires… Or, la société américaine TAE Life Sciences, gros acteur du nucléaire outre-atlantique, a beaucoup investit dans la recherche pour développer cette radiothérapie qui associe le neutron au bore, un minéral présent à l’état naturel dans le sol, l’eau et les aliments et qui ne provoque pas d’effets secondaires ».

Comment s’est fait le lien entre TAE et l’ICM ? Car visiblement, vous vous engagez à développer la BNCT en France ?
David Azria : « Commet c’est souvent le cas, il s’agit à la base d’une histoire de rencontre et d’échanges sur la cancérologie de demain… Je connais depuis plus de 20 ans l’ancien dirigeant de Varian, leader mondial des solutions de radiothérapie innovante. Il a pris il y a quelques temps la direction de TAE Life Sciences et nous nous sommes rencontrés sur un congrès. Il m’a expliqué qu’ils avaient mis au point cette nouvelle radiothérapie bore/neutrons et qu’ils avaient un programme ambitieux de développement de centres dans le monde entier pour exploiter cette technologie de rupture. Y compris aux USA ou la toute puissante FDA, qui bloquait jusqu’à présent le recours au neutron, revient sur sa position compte-tenu des résultats en Asie. La FDA prévoit l’ouverture de 15 centres aux USA dans les années qui viennent ».

David Azria : « Nous avons l’ambition d’ouvrir ici un grand centre de soins qui pourra traiter 900 personnes par an, et de pousser encore plus la recherche pour adapter cette radiothérapie de rupture dédiée aux tumeurs cérébrales à d’autres cancers très complexes, comme celui du pancréas… » (©Mario Sinistaj)

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Vous avez donc positionné l’ICM immédiatement sur cette nouvelle radiothérapie ?
David Azria : « Nous avons longuement étudié les perspectives avec Marc Ychou et les équipes de l’ICM mais oui, nous sommes en effet au début de quelque chose de nouveau, de véritablement révolutionnaire dans le traitement de certains cancers très mortels… Mais il y aussi d’autres grands centres anti-cancer de notre réseau Unicancer intéressés en France et déjà un projet sur le point d’être concrétisé en Italie, à Pavie. Nous nous sommes d’ailleurs rendu sur place pour étudier en profondeur le sujet… TAE vise d’ailleurs 3 centres en Europe dans la décennie. A Montpellier, il ne faut pas manquer le train ! Nous nous sommes mis au travail très vite et nous avons présenté un projet concret à TAE qui a dit OK, ça nous intéresse. Nous avons en quelque sorte franchi la première étape avec cette présélection et un premier engagement écrit ».

« Les établissements anti-cancer en France qui ont encore du foncier disponible sont rares ! Nous en avons et nous nous sommes engagés à construire deux bâtiments pour la BNCT, totalement intégrés au campus ICM, interconnectés avec le SIRIC et le futur Centre d’Innovation de Transfert en Oncologie qui doit ouvrir ses portes en 2027… Nulle part en Europe une telle offre a été proposée à TAE ! »

Marc Ychou
Directeur de l’ICM

Marc Ychou : « Rob Hill, le directeur général de TAE Life Sciences est venu à l’ICM en décembre. Nous avons effectivement signé très officiellement un accord marquant le lancement à Montpellier du projet AMBRE, une initiative majeure visant à établir la Boron Neutron Capture Therapy, la fameuse « BNCT » en France… Mais ce projet très ambitieux, qui, s’il se réalise, sera une locomotive pour le territoire, n’est pas encore acquis. TAE s’engage à fournir la technologie, les machines pour un prix avantageux ainsi que la fourniture du  bore gratuitement pendant 5 ans mais en retour, il faut être à la hauteur : il faut boucler collectivement un budget total de 45 millions d’euros ».   

Avant de revenir sur cet aspect financier, et les solutions que vous allez devoir trouver, pouvez-vous nous dire pourquoi TAE a choisi Montpellier ? Sur quoi avez-vous fait la différence ?
Marc Ychou
: « Notre projet était tout simplement très bien ficelé. En fait, nous nous sommes engagés auprès de TAE à construire un bâtiment spécifique pour abriter le neutron sur le terrain qui jouxte le service de radiothérapie de l’ICM. Par ailleurs, notre établissement aura la possibilité de développer la R&D sur de nouveaux bores et les fournir aux futurs centres européens. Cela nécessite donc la construction d’un deuxième bâtiment, cette fois sur le terrain que l’on appelle « le terrain de MedVallée » car c’est la Métropole de Montpellier qui l’a racheté pour le mettre à la disposition de projets ambitieux et de rupture en recherche médicale. C’est justement le cas ici avec le projet AMBRE. Je précise que les établissements anti-cancer en France qui ont encore du foncier disponible sont rares ! C’est donc un argument de poids qui a intéressé TAE, d’autant plus que ce futur bâtiment sera totalement intégré au campus de l’ICM et interconnecté avec le SIRIC, notre centre de recherche anti-cancer de niveau mondial, et le futur bâtiment CTIO (pour Centre d’Innovation de Transfert en Oncologie) qui doit ouvrir ses portes en 2027 sur ce même site… Nulle part en Europe une telle offre a été proposée à TAE ! »

David Azria : « Nous avons l’ambition d’ouvrir ici un grand centre de soins qui pourra traiter 900 personnes par an, mais aussi de pousser encore plus la recherche et l’innovation pour adapter cette radiothérapie de rupture dédié aux tumeurs cérébrales à d’autres cancers très complexes, comme le cancer du pancréas… avec l’arrivée de la radiothérapie BNCT à Montpellier, qui représente une approche fondamentalement différente de la radiothérapie, combinant la physique, la biologie et la médecine de précision afin de cibler sélectivement les cellules tumorales tout en épargnant les tissus sains, c’est une nouvelle page d’histoire de la médecine moderne qui va s’écrire sur le territoire ! D’ailleurs, des scientifiques européens de haut niveau nous contactent déjà pour prendre part à l’aventure ».

Pour les deux oncologues, ce projet est avant-tout « la possibilité pour les médecins d’ouvrir de nouvelles voies thérapeutiques, d’accélérer la recherche et, à terme, d’améliorer le pronostic des patients confrontés à des cancers aujourd’hui considérés comme incurables » (©Mario Sinistaj)

« Ce projet, c’est avant-tout, pour les médecins que nous sommes, la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies thérapeutiques, d’accélérer la recherche translationnelle et, à terme, d’améliorer le pronostic des patients confrontés à des cancers aujourd’hui considérés comme incurables »

David Azria

Le projet est calé, l’envie est là, mais il faut investir 45 millions d’euros. L’ICM, établissment public, dispose-t-il de cette somme ?
Marc Ychou
: « Non, nous avons beaucoup investi ces dernières années pour améliorer l’offre de soins, l’ICM n’a pas les fonds propres pour assurer un tel financement qui n’était d’ailleurs absolument pas prévu… Mais il y a des occasions que l’on ne peut pas rater. Nous le disons haut et fort avec les associations de patients que nous commençons à impliquer : si Montpellier ouvre ce centre, nous aurons 20 ans d’avance ! C’est un projet important pour soigner les gens, ce qui reste notre préoccupation fondamentale, sinon nous ne serions pas allés sur ce projet, mais aussi pour notre territoire si fertile en innovations. Les retombées seront gigantesques en termes de rayonnement international pour Montpellier et MedVallée, mais aussi en termes d’emplois, de création d’activité et de richesse… par exemple,  nous sommes déjà prêts à lancer un programme de recherche pour adapter la BNCT, ciblée sur les tumeurs cérébrales, au traitement du cancer du pancréas. Si l’on y parvient, l’ICM percevra des gains sur l’utilisation mondiale de cette thérapie, ce qui nous permettra d’investir dans de nouveaux projets de recherche et dans notre offre de soins ».

David Azria : « Ce projet, c’est avant-tout, pour les médecins que nous sommes, la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies thérapeutiques, d’accélérer la recherche translationnelle et, à terme, d’améliorer le pronostic des patients confrontés à des cancers aujourd’hui considérés comme incurables. Les enjeux sont très, très importants : nous avons l’extraordinaire occasion de devenir le 1er établissement français à proposer la thérapie BNCT : ne manquons pas ce rendez-vous historique ».

On suppose que la priorité va être de boucler ce budget au plus vite. Quelles sont vos pistes ?
Marc Ychou : « Nous lançons un appel aux partenaires pour boucler le tour de table. Je précise que la Ville et la Métropole de Montpellier nous suivent : le maire de Montpellier, Michaël Delafosse, nous l’a confirmé, les collectivités devraient nous suivre dans la cadre du grand projet MedVallée. Durant le mois de janvier, nous rencontrerons la Région Occitanie et l’Etat pour discuter de ce projet. Nous verrons aussi avec l’Europe et avec des financeurs comme la BPI et la Banque des Territoires… Nous avons jusqu’au 31 mai pour obtenir les lettres d’intention permettant de boucler ce budget. Ensuite, si nous y parvenons, nous signerons avec TAE le contrat définitif dès le mois d’octobre 2026. Au final, on espère pouvoir soigner nos premiers patients en 2029 ».

Et si les engagements financiers tardent ?
David Azria : « Le projet échappera à Montpellier et à la France ».

21/01/2026 à 10:30 par Gil Martin